L’histoire de Tromelin

Auteur :  MOUDAR Florent (F5CWU)

Tromelin est une minuscule île corallienne en forme d’amande, située à 450km à l’est de Madagascar et 535km au nord de la Réunion. Longue de 1,7km pour 700m de large, son point culminant n’excède pas 7m. Ancien banc récifal développé sur un haut fond d’origine volcanique, elle résulte de l’accumulation de sédiments. Au large, point de barrière de corail, uniquement un plateau corallien frangeant. On ne trouve à sa surface aucune terre arable mais du sable et des blocs de corail jetés par les flots lors des tempêtes qui sévissent plus souvent sur cette île que nulle part ailleurs dans cette partie du monde. Son surnom de « carrefour cyclonique » et sa vocation de sentinelle météorologique n’y sont pas étrangers. Depuis 1954, des observations quotidiennes sont effectuées depuis ce confetti de sable, fortement méconnu du grand public. Pourtant, au 18ème siècle, ce fut le théâtre d’un drame humain gravé à tout jamais dans la mémoire collective.

Une longue partie de cache-cache

Dévié de la route habituelle utilisée par les navires de la Compagnie Française des Indes Orientales, Jean Marie Briand de la Feuillée, Capitaine de la « Diane » aperçoit l’île pour la première fois au travers de sa longue-vue, le 11 août 1722. De cette furtive rencontre, ne seront conservés qu’une brève description et un calcul de position annotés dans le journal de bord.
Parfois évoquée au détour d’une conversation entre équipages, celle que Briand de la Feuillée dénomma Isle de Sable, replongea dans l’oubli pendant 17 ans. Sans habitation ni végétation élevée, ce bout de terre sans relief, se jouant de la ligne d’horizon était parfois évoqué sous le nom « le Danger ».

Elle réapparait au grand jour en 1739 sur la « Carte réduite de l’Océan Oriental ou Mer des Indes ». sous la forme d’un point apposé aux coordonnées calculées par De La Feuillée (16°20’S et 52°45’E). Un autre document, entreposé au dépôt de la Marine en fera mention l’année suivante à des coordonnées légèrement différentes (15°30S et 53°12E).

Les cartes à cette époque ne sont pas toujours d’une grande exactitude, en raison de l’imprécision des outils de calculs. Une amélioration notable viendra avec la mise au point de l’Octant (ou quartier anglais) par John Hadley en 1731 (méthode des distances lunaires). L’hydrographe Jean-Baptiste-Nicolas-Denis d’Après de Mannevillette est l’un des premier français à l’employer. Il en vulgarisera l’usage dans l’ouvrage « le nouveau quartier anglais ». Dès 1933, il entame une série de campagnes de navigation vers l’Inde et la Chine, au cours desquelles il amasse quantité d’informations et commence à faire des observations astronomiques. En 1742, il présente son recueil de cartes « Neptune Oriental » à la Compagnie Française des Indes Orientales qui en finance l’impression. La première édition est publiée en 1745. Celle-ci entend ainsi améliorer la sécurité des routes maritimes empruntées par ses navires. Elle lui confiera quelques années plus tard une mission hydrographique le long des côtes orientales de l’Afrique (1750-1752).

De Mannevillette met régulièrement ses cartes à jour. En 1753, il publie une version sur lesquelles l’Isle de Sable est placée à des coordonnées différentes de celles connues jusqu’alors et ce malgré l’absence de nouvelles informations. D’ailleurs, personne n’a signalé avoir vu l’île depuis 31 ans, forgeant ainsi son mythe.
Sur le document, l’île est positionnée 45km plus au nord qu’en 1739 (15°55’S et 52°32’E). Bien que la longitude soit assez éloignée de la réalité (positionnée 217km trop à l’Ouest), la latitude est quasi exacte (positionnée 50km trop au sud en 1739).

Au XVIIIe siècle, la maitrise des coordonnées était encore limitée à la latitude. La longitude était la plupart du temps déterminée « à l’estime », faute d’instrumentation adaptée. Les travaux de mise au point d’une montre de marine par l’horloger John Harrison dès 1730 ont contribué à la détermination plus précise des longitudes. Un modèle fiable (horloge H4) sera fabriqué en 1759.

Naufrage

L’île se fait de nouveau oublier jusqu’au 31 juillet 1761, date à laquelle la flûte l’Utile s’y échoue. Le récit de cette tragédie est consigné avec moult détails dans le journal personnel de l’écrivain du bord, Hilarion Dubuisson De Keraudic. Armé à Bayonne en 1759, ce navire de la Compagnie Française des Indes Orientales parti d’Europe, rallie l’île de France (Ile Maurice) le 12 avril 1761 sous les ordres de son capitaine, Jean de La Fargue. Avant de rapporter sa cargaison, il est envoyé à Madagascar pour y acheter des vivres (riz et bœufs).

Il a été demandé au capitaine de l’Utile, contrairement aux habitudes, de ne pas ramener d’esclaves de Foulepointe (Madagascar). Officiellement on craint un blocus de la marine Britannique sur l’île de France en pleine guerre de Sept Ans. Cependant, l’arrivée d’un navire négrier portugais au même moment laisse à penser que l’interdiction ne serait qu’un argument spécieux.

N’en déplaise au Gouverneur, De la Fargue embarque clandestinement 160 esclaves malgaches qu’il entrepose dans la cale. Il ne comptait pas passer à côté des bénéfices que procurait le commerce de « port-permis », latitude laissée aux officiers de la Compagnie.
A cette époque, la traite d’esclave est très lucrative. Au bas mot, les bénéfices devraient lui rapporter l’équivalent de douze années de solde. Cette opération n’avait rien d’une improvisation de dernière minute tant les fonds nécessaires et le réseau de complicités à mettre en œuvre pour mener à bien une telle manigance sont importants.

L’Utile appareille de Foulepointe le 23 juillet et met le cap à l’Est. La route empruntée est inhabituelle ce qui ne tarde pas à inquiéter l’équipage. A bord, deux cartes maritimes sont présentes; celle vraisemblablement fournie par d’Après de Manevillette en 1753, dit « carte de Bayonne » et une seconde, plus ancienne, datant de 1739.
Si les officiers préfèrent se fier au document le plus récent, De la Fargue ne jure que par celle qu’il a l’habitude d’utiliser (carte de 1739) et rejette fermement les mises en garde de ses officiers. Pourtant, la carte la plus récente est formelle, le navire se dirige vers une zone redoutée des équipages, celle de l’île de Sable.

L’Utile progresse à une vitesse de 4 nœuds, toutes voiles dehors en tenant le cap imposé par le Capitaine envers et contre tous. Vers 22h30, il talonne par deux fois le plateau corallien qui ceinture l’Ile de Sable.
Surpris par cette collision inopinée, l’équipage tente une manœuvre pour faire virer le navire mais se retrouve pris au piège par de violentes lames qui malmènent la coque contre le récif. La mature est mise à l’eau avant que le gouvernail ne soit coupé. Malgré ces efforts, la charpente cède et l’avant du navire vient à se détacher (vers 02h00) pour se disloquer sous les coups de butoir incessant des déferlantes. Les esclaves, parqués dans la cale dont les ouvertures sont obturées par des planches et clouées pour des raisons de sécurité, devront attendre que la coque ne s’éventre pour tenter d’en réchapper.

A la faveur des premières lueurs matinales, les naufragés aperçoivent une terre à quelques encablures, eux qui pensaient s’être échoués sur un haut-fond. Ceux qui ne s’étaient pas noyés (beaucoup ne savaient pas nager), et qui n’avaient pas été emportés au large par les violents courants finissent par rejoindre le rivage, agrippés à des débris ou aidés d’une sorte de va et vient mis en place avec des cordages.

Sur les 143 hommes qui formaient l’équipage, 21 sont morts noyés et 122 ont réussi à rejoindre l’île. Concernant les 160 esclaves, seuls 88 survivront au naufrage. 72 ont péri.

Tant sur le bateau en déroute qu’une fois sur l’île, le capitaine s’est avéré incapable de prendre des initiatives. L’écrivain de bord le décrit comme « indisposé ». Aussi, la direction des opérations est assurée par son 1er Lieutenant, Barthelemy Castellan du Vernet.

Deux camps (un pour l’équipage et un autre pour les esclaves) sont établis et des tentes fabriquées. Les nombreux effets jetés par les vagues sur la plage (barriques, vivres, ustensiles) sont ramassés et mis à l’abri. Après plusieurs jours de privation, on dénombre la mort de vingt-huit esclaves.

Trouver de l’eau potable devient rapidement une priorité. Le maître canonnier Louis Taillefer est chargé de creuser un puits. Après un premier essai négatif, un second permettra d’extraire des entrailles de l’île (le 4 août) une sorte de liqueur saumâtre blanchâtre. En plus des vivres récupérés, les rescapés consomment des œufs d’oiseaux (sternes) et de la chair de tortue.

Conscient que personne ne viendrait les chercher ici, tant ils se trouvent à l’écart de la route habituelle des navires, Castellan du Vernet entreprend de dessiner les plans d’une embarcation pour quitter l’île. Polyvalent et ingénieux, il improvise notamment une forge avec une malle repêchée afin de façonner des pièces métalliques nécessaires à la construction d’un chaland plat (33,5 pieds de long, 12 pieds de large et 5 pieds de haut). 1 mois sera nécessaire pour le construire à (ou avec) l’aide de 25 survivants.

Le 27 septembre à 17h00, soit près de deux mois après le naufrage, la Providence est mise à l’eau et l’équipage embarqué (122 personnes). Faute de place, les 60 esclaves sont laissés sur l’île avec 3 mois de vivres. Néanmoins, on leur fait la promesse de revenir les chercher rapidement.

4 jours plus tard les 121 rescapés arrivent à Foulepointe. Un homme a été perdu pendant la traversée. Ils témoignent du naufrage, et dessinent un plan détaillé de l’île de Sable (probablement réalisé par le pilote de l’Utile). Les coordonnées 15°52’S – 52°45’E sont mentionnées sur le document.

Le 23 octobre, la plupart des rescapés embarquent sur le Silhouette afin de rejoindre Port-Louis. Ce sera le dernier voyage de Jean de la Fargue, Capitaine de l’Utile qui meurt le 12 novembre lors de cette ultime traversée. A leur arrivée, (25 novembre), le Gouverneur Antoine-Marie Desforges-Boucher est informé du naufrage. Furieux, il refuse catégoriquement d’envoyer un bateau pour porter secours aux esclaves laissés sur l’île. Probablement, cherchait-il à étouffer cette affaire et à ne pas rendre publique la désobéissance du Capitaine de « l’Utile ».

La promesse de Castellan ne sera donc pas tenue. Après une période d’indignation quant à la décision du Gouverneur, les esclaves abandonnés finissent par tomber dans l’oubli.

Une longue attente…

Les recherches historiques et les campagnes de fouilles menées en 2006, 2008, 2010 et 2013 par le GRAN (groupe de recherches en archéologie navale) et l’INRAP permettent de mieux cerner les conditions de survie des esclaves. La méconnaissance de cette période est liée en grande partie au manque de témoignage. Le livre de Max Guérout et Thomas Romon, (L’île aux esclaves Oubliés – Editions CNRS) constitue une référence incontournable sur Tromelin. Depuis sa parution (mi-2010), deux nouvelles campagnes de fouilles ont été organisées.

Au départ de la « Providence », les esclaves étaient environ 60. Les vivres laissés par l’équipage ne couvraient que les besoins de 3 mois. Pour des personnes affamées depuis des semaines, il est fort probable qu’ils aient été consommés bien plus rapidement. Dès lors, ce sont les ressources présentes sur l’île qui ont été utilisées : oiseaux et leurs œufs, tortues et en plus petite quantité des poissons et coquillages.
Les aliments étaient cuits au moyen du feu qui a été conservé pendant toute la période de séjour, en témoignent les traces laissées (cendres) dans les couches de sédiments mis au jour par les archéologues. Les fouilles ont également permis de retrouver une grande quantité d’ustensiles (hache, grattoirs, cuillères, récipients) façonnés par les naufragés. Côté textile, des pagnes étaient tissés avec des plumes d’oiseau.

L’habitat s’est organisé sur le point haut de l’île. Le maigre témoignage recueilli décrit des cases faites avec des débris du vaisseau et couvertes d’écailles de tortue. Le compte-rendu de la quatrième mission archéologique (2013) fait état de 4 stades d’occupation :
– Occupation sans construction en dur (tentes)
– Construction de premiers bâtiments qui seront détruits
– Construction et renforcement ultérieur des murs d’une dizaine de bâtiments
– Construction d’un mur de 9m de long et de 3m d’épaisseur.

Les murs de ces habitats étaient bâtis à l’aide de blocs de corail présents en grand nombre sur les rivages de l’île et assemblés judicieusement pour bâtir de solides murs capables d’affronter les vents violents.

Après deux années d’attente (1763), un groupe de 18 esclaves a tenté de quitter l’île sur un radeau de fortune, comme l’avait fait l’équipage de l’Utile, mais leur embarcation n’avait rien de comparable, ce qui les voua à une mort certaine.
Les douze années suivantes, le nombre de survivants s’est stabilisé à 13 (10 femmes/3 hommes).

Sauvetage

En 1775, une nouvelle édition du Neptune Oriental de D’Après de Mannevillette est édité. On y retrouve une carte sur laquelle est reproduit le plan de l’île dessiné en 1761 par l’équipage. Cette même année, un navire de retour à Port-Louis (île Maurice) annonce être passé à proximité de l’île de Sable et avoir aperçu des naufragés.

Les « décideurs » ont changé depuis l’époque du naufrage. En août, des secours sont envoyés sur place. L’équipage de la « Sauterelle » met à l’eau un canot mais celui-ci vient se briser sur le récif. Un homme parvient à revenir jusqu’au bateau tandis que l’autre rejoint les naufragés sur l’île.

Deux autres bâtiments sont envoyés en 1776 mais demeurent dans l’impossibilité de s’approcher de l’île. Frustré de ces échecs et lassé d’attendre, le marin de la Sauterelle tente de quitter l’île avec les trois derniers hommes et trois femmes sur un radeau. Vu la précarité de leur embarcation, nul doute qu’ils ont péri en mer comme les 18 autres partis 12 ans auparavant.

Suite à ces trois échecs Le gouverneur de l’île de France (Chevalier de Ternay) envoie la corvette « la Dauphine » commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques Marie Boudin de la Nuguy Tromelin (Chevalier de Tromelin – Lieutenant des vaisseaux du Roi). Il arrive aux abords de l’île le 28 novembre dans la soirée. Ayant tiré les leçons des échecs précédents, un des officiers (Lepage) prend en main les opérations. Une chaloupe et une pirogue sont utilisées pour débarquer sur la côte ouest de l’île. En trois heures, les derniers esclaves en vie (sept femmes et un bébé de 8 mois) sont récupérés.

A l’occasion de ce sauvetage, le pavillon français est dressé sur l’île. La France en prend possession au nom du Roi Louis XVI, ce 29 novembre 1776.

De retour à l’île de France, les 8 survivants sont déclarés libres. L’intendant des Isles de France et Bourbon, Jacques Maillard Du Mesle, donne asile à l’enfant, à sa mère (Eve) et à sa grand-mère (Dauphine). Le nourrisson est baptisé et reçoit le prénom Jacques Moise le 15 décembre à Port Louis.

Chronique de l’île de sable

Deux navires viennent clore le chapitre du XVIIe siècle en apercevant l’île : le Diligent en 1778 puis la Clarisse en 1799.

Au début du XIXe siècle, la présence britannique dans l’océan indien s’est intensifiée. En 1809, ils s’emparent de Rodrigue puis des îles de France et de Bourbon en 1810. Ce n’est que 4 ans plus tard que cette dernière sera rétrocédée à la France (traité de Paris).

Après la prise de l’île de France par les anglais, le dépôt des cartes et journaux est confié à un ingénieur hydrographe du roi, Jean-Baptiste Lislet Geoffroy. Il publie en 1818 une carte de l’océan indien sur laquelle l’île de Sable apparait sous l’appellation de Tromelin. Celle-ci est probablement un hommage au chevalier éponyme, frère cadet de celui aux côtés duquel il a suivi une éducation en mathématiques et en astronomie 50 ans plus tôt.

Régulièrement, des missions de la marine britannique vont être amené à cartographier Tromelin. Le premier relevé hydrographique qui en fait mention est établit par le HMS Barracuta en juillet 1825. Le HMS Pantaloon (5 octobre 1851) et le HMS Castor (décembre 1856) suivront et parviendront même à mettre un pied à terre.

L’île sera de nouveau le théâtre d’un naufrage en 1867. L’Athiet Rahamon, un 3 mats de 784 tonnes s’échoue le 27 novembre au sud-est de l’île avec sa cargaison de sucre. Le lendemain, l’officier en second et sept marins partent chercher du secours sur une chaloupe. Le reste de l’équipage sera secouru un mois plus tard par le capitaine du Pionnier. L’emplacement de l’épave apparaitra en 1875 sur un nouveau relevé effectué par le HMS Shearwater.

Les français continueront d’utiliser l’appellation Ile de Sable jusqu’en 1885 environ avant d’adopter définitivement le nom de Tromelin.

Une station météo au service des habitants de l’océan indien

Dès 1947, le service Météorologique de Madagascar, par la voix de son directeur, met en évidence la nécessité de compléter son réseau d’observation par des installations insulaires à Tromelin, Glorieuses et Europa. Toutefois, l’absence d’un navire pouvant assurer le débarquement et le manque de connaissances des conditions climatiques sur l’île constituent une double difficulté.

L’ingénieur en chef de la météorologie, Serge Frolow, est mandaté pour étudier la faisabilité de l’implantation d’une station météorologique. Né le 16 janvier 1903 à Saratow en Russie, il sortit premier de l’école d’agronomie coloniale de Nancy (Meurthe-et-Moselle) et fit ensuite une carrière de météorologue avant d’être le premier chef de la météo européenne. Il conduit en novembre 1953 une mission de reconnaissance afin d’évaluer les besoins et les possibilités offertes. Ses conclusions sont rendues dans un rapport en date du 22 janvier 1954. Il envisage l’installation d’un bâtiment préfabriqué et l’aménagement d’une piste d’atterrissage d’environ 1000m. Instruit des difficultés de localisation rencontrées lors de la mission préliminaire, l’installation d’un radiophare est envisagée. Un émetteur de 50 watts fourni par le représentant local de S.F.R (Société Française Radio-Eléctrique), quelques pièces de rechanges et du matériel de contrôle seront emportés.

Le 26 avril 1954, le Marius Moutet appareille de Tamatave. L’équipe est composée de Serge Frolow, un ingénieur météo (Langlois), un médecin (Legeais), un géologue (Pavlosky), deux adjoints techniques contractuels (Chedhomme et Jouanny), un commis principal (Rapiera), deux ouvriers spécialisés du Service et 10 manœuvres. 32 tonnes de matériel dont 8 tonnes de ciment et une demie tonne d’essence sont embarquées pour les besoins de la mission.

A nouveau, l’île est difficilement localisable en raison de la mauvaise visibilité et de la couverture nuageuse qui rend le point d’Etoile (calcul de la position) délicat. Finalement, le mouillage est réalisé à 1500m de la pointe Nord-Ouest de l’île. Le débarquement sera mouvementé et parsemé d’embuches. Il faudra toute la ténacité et le courage de ces pionniers pour débarquer une partie du matériel au terme de dizaines d’allers et retours.

Les premières transmissions radio sont effectuées le 5 mai dans la soirée. Il est fait état d’une excellente liaison entre Tromelin et le Service Central Météorologique de Madagascar le 6 mai. Deux jours plus tard, les premiers renseignements météorologiques étaient transmis.

Les travaux de terrassement de la piste qui consistent à compacter le corail s’étendent jusqu’au 20 juin. Quelques jours plus tard (9 juillet), le capitaine André Poux se pose avec un Junker52 de l’armée de l’air.
De nos jours, les ravitaillements aériens sont effectués par des avions Transall C160 basés à la Réunion.

En 60 ans d’exploitation, la station météorologique de Tromelin a subi de nombreux dégâts causés par de violents cyclones qui endommagent ou détruisent les installations. Surnommée le « carrefour cyclonique » ou « l’île aux cyclones », l’île a vu passer plus d’une quinzaine de cyclones en 40 ans.
Le 25 janvier 1956, elle essuie des vents destructeurs estimés à 200km/h. Les constructions, solidement haubanées, sont arrachées du sol ; seul le phare subsiste. Sans abri pendant quelques jours, les agents du service météo construisent un abri de fortune en s’appuyant sur les vestiges des habitations utilisées par les naufragés malgaches deux siècles auparavant. 30 ans plus tard, (4 février 1986), le cyclone Erenista balaye Tromelin avec des vents à 234km/h, suivi un mois plus tard du cyclone Honorina (14 mars). Ils laisseront de gros dégâts sur les bâtiments de la station.

Timbre TromelinA l’heure actuelle, la station météo est en partie automatisée. Les agents de Météo-France ne sont plus présents de manière continue. C’est le personnel des TAAF qui a pris le relais.

2014 marque le soixantième anniversaire de la mise en service de la station météo de Tromelin. Cet évènement a été commémoré par l’édition d’un timbre de collection (1,55€ – TAAF).

Changement de casquette

Découverte en 1722 par un bateau français, la prise de possession n’interviendra que le jour du sauvetage des naufragés en novembre 1776.

Tromelin est la seule île des Eparses pour laquelle aucun texte de rattachement à une collectivité territoriale n’est intervenu avant 1960. Cependant, elle a toujours été placée, de facto dans la dépendance administrative d’une terre française. Jusqu’en 1810, elle est administrée par l’île de France (île Maurice).
Après la conquête des îles Mascareignes et de leurs dépendances par la flotte anglaise, l’île de France (Maurice) et l’île Bourbon (Réunion) passent sous contrôle de l’Angleterre. Tromelin, en tant que dépendance pourrait théoriquement avoir été sous influence britannique durant cette période bien qu’elle n’ait jamais été occupée par qui que ce soit.

Le 30 mai 1814, le traité de Paris sanctionne la fin des guerres Napoléoniennes et rétrocède l’île Bourbon (Réunion) à la France. Bien que le texte n’évoque pas spécifiquement Tromelin, elle sera rattachée à l’île Bourbon jusqu’en 1896 avant d’être placée sous la dépendance de la Grande Ile (Madagascar) jusqu’en 1960. Le 1er avril, le décret n°60-555 détache les îles Eparses de Madagascar et les placent sous l’autorité directe du Ministre des DOM/TOM. Enfin, le 19 septembre, un arrêté préfectoral désigne le préfet de la Réunion comme responsable des îles Eparses en tant que délégué du gouvernement avant de lui attacher en 1972, un adjoint en la personne du chef du service météorologique de la Réunion.

Le 3 janvier 2005, l’administration des îles Tromelin, Glorieuses, Juan de Nova, Europa, et Bassas da India est confiée au Préfet, administrateur supérieur des TAAF. Ces îles seront incorporées aux TAAF par une loi du 21 février 2007. Elles constituent le cinquième district.

Un territoire Français mais contesté

Depuis 1976, la République de Maurice en réclame la souveraineté en se fondant sur son interprétation du traité de Paris du 30 mai 1814. L’article 8 stipulait la cession par la France à l’Angleterre de l’île Maurice « et de ses dépendances, nommément Rodrigue et les Seychelles ».

Maurice ayant succédé au Royaume-Uni après son indépendance en 1968, revendique l’île de Tromelin. Elle fonde son raisonnement sur une divergence entre la version française et anglaise du texte. L’adverbe «nommément» est utilisé en français pour désigner de manière exhaustive les dépendances cédées tandis que la version anglaise emploie «especially» qu’on traduirait par «en particulier», qui est bien moins précis.

Dans ce diffèrent, le Royaume-Uni n’a jamais pris position. La France n’a jamais souhaité ni ne souhaite transiger sur sa souveraineté et a exclu de s’engager dans une procédure faisant intervenir un tiers. Plus qu’à l’île elle-même, le principal enjeu lié à la souveraineté tient à la ZEE (zone économique exclusive) qui l’entoure et à ses ressources halieutiques. Celle-ci représente 280000km2 soit 2,8% de la ZEE nationale.

Cette affaire envenime les relations franco-mauriciennes, au demeurant excellentes dans bien des domaines. Dans un souci d’apaisement, un accord bilatéral, laissant de côté la question de souveraineté a été recherché depuis 1990.
François Mitterand a initié le principe d’entretiens franco-mauriciens sans qu’ils ne débouchent sur aucun consensus. En 2008, la rencontre entre le Président Nicolas Sarkozy et le Premier Ministre Navin Ramgoolam a ravivé le processus qui a débouché, le 7 juin 2010 sur un accord signé par Alain Joyandet, Secrétaire d’État français à la Coopération et à la Francophonie, et Arvin Boolell, Ministre mauricien des Affaires Etrangères.
En dépit de leurs divergences de fond sur la souveraineté, ce traité instaure le principe d’une cogestion économique, scientifique et environnementale relative à l’île de Tromelin et à ses espaces maritimes environnants. Il est assorti de trois conventions d’application portant sur les ressources halieutiques, la protection environnementale et la recherche archéologique.

Depuis le 25 janvier 2012, le texte chemine au sein des différentes instances représentatives françaises en vue de son approbation:

– 25/01/2012 -> Texte n°299 – projet de loi autorisant l’approbation de l’accord-cadre
– 21/11/2012 -> Rapport n°143 de M. ROGER (Sénateur)
– 18/12/2012 -> Séance publique au Sénat – texte adopté
– 18/12/2012 -> Texte n°547 – projet de loi transmis à l’assemblée nationale
– 20/03/2013 -> Rapport n°830 de M. Gaymard (Député)

Le texte a été approuvé par le Sénat et le projet de loi (547) adopté sans modification par la commission des affaires étrangères le 20 mars 2013. Celui-ci devait être présenté et voté à l’assemblée nationale le 11 avril 2013 par une procédure, dite « simplifiée ». Le député Philippe Folliot, rejoint par quelques autres parlementaires s’est ému de l’absence de débat sur une décision lourde de conséquences en cas d’adoption du texte en l’état. Ils ont obtenu que le vote soit déprogrammé. Depuis, la situation est au point mort.

Une île, un DXCC…

Tromelin a été ajoutée à la liste des pays DX Century Club (DXCC) le 15 novembre 1945. La première activité enregistrée est celle de FB8BK/T en novembre 1954. Depuis fin avril, Marc Jouanny participait aux côtés de l’ingénieur Serge Frolow à la construction de la station météo. Notre opération Tromelin 2014 marquera quasiment jour pour jour le 60ème anniversaire de son activité.

Depuis cette époque, peu d’expédition de grande envergure n’ont été autorisées et nous mesurons la chance qu’il nous est donnée. Les activités radioamateur étaient conduites principalement par le personnel de Météo-France à l’occasion de missions professionnelles. La dernière opération majeure, menée sous l’indicatif FR/F6KDF/T a réalisé 50000 contacts en août 2000 mais c’est Jacques FR5ZU/T qui fut la dernière personne active depuis Tromelin en 2001.

Liste non exhaustive des activités enregistrées :

  • FB8BK / T novembre 1954
  • FR7ZC / T 1963
  • FR7ZL / T 1967 + 1969 + 1974 + 1977 + 1979 + autres fois
  • FR7AI / T 1970 + 1974
  • FR7AE / T 1971
  • FR7ZU / T 1971
  • FR0FLO / T et FR7BP / T 1980 (par AA6AA, N6ZV, FR0FLO, FR7BP – 11000 QSO)
  • FR7CG / T 1982
  • FR5ES / T 1987
  • FR5ZU / T 1992 + 1996 + 1999 + 2001
  • FR5ZQ / T 1993 + 1996 + 1998 + 1999
  • FR5AI / T 1991
  • FR/F6KDF/T 2000 (par F5PXT, F5PYI, F6JJX, F5NOD – 50000 QSO)

Bibliographie

• Site internet des TAAF
• Les Iles Eparses (TAAF)
• Tromelin, l’Ile aux Esclaves Oubliés (Max Guérout – Thomas Romon – CNRS Editions)
• Les naufragés de l’île Tromelin (Irène Frain – Ed. Michel Lafond)
• Dossier de presse (GRAN 2008)
• CR préliminaire de la 4ème mission archeologique (2013)
• Géomorphologie de Tromelin, océan Indien (comptes-rendus Geoscience 2010)
• Journal de bord de « La Diane » 1721-1724
• La recherche de la longitude en haute mer du XVe au XVIIIe siècle (Docteur G. Devaud)
• Transcriptions de manuscrits du service historique de la défense (J.Y Le Lan)
• Journal historique et politique des différentes Cours de l’Europe, du 30 août 1777, p374
• Gallica – Bibliothèque nationale de France
• Site http://www.crlv.org/ – Les voyages du capitaine de Mannevillette et l’élaboration de la carte marine de l’océan Indien, fin XVIIe siècle-début XVIIIe siècle
• Wikipedia
• Journal du Dimanche du 21 avril 2013 et 2 août 2009
• Le Monde « Sur la trace des robinsons noirs » 30 avril 2009
• Paris Match du 4 au 10 juillet 2013
• Mayotte Magazine Mai-juin 2010
• Journal du Dimanche du 23 août 2009
• Rapport sur l’installation de la station météo de l’île de Tromelin, par S.Frolow 15 mai 1954
• Article de Jean-Paul Pancracio : Tromelin – un nouveau condominium ?
• Projet de loi portant ratification des ordonnances prises en application de la loi n° 96-1 du 2 janvier 1996
• Rapport n°143 au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées par le sénateur Gilbert Roger (21 novembre 2012)
• Projet de loi n°547 transmis à l’assemblée nationale (18 décembre 2012)
• Projet de loi n°299 présenté au nom de M le Premier Ministre, F. Fillon et son étude d’impact
• Accord cadre et conventions d’application • Compte-rendu n°44 de la commission des affaires étrangères du 20 mars 2013
• Rapport n°830 au nom de la commission des affaires étrangères par le député Hervé Gaymard (mars 2013)
• Etude préalable pour le classement en Reserve Naturelle des Iles Eparses, Mémoire de DESS Sciences et Gestion de l’Environnement Tropical de l’Université de la Réunion par Sarah Caeres (2002-2003)
• Libre opinion d’André Oraison, septembre 2005
• Site http://www.ileseparses.fr
• Blog http://www.jeanlouisclemendot.fr
• Blog http://www.itsgoodtobeback.com
• Site http://lesnouvellesdx.free.fr/

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